Le seul enjeu de l’élection présidentielle.

Que dire de cette campagne présidentielle inouïe qui n’ait été dit par nos nauséeux media ? Est-il besoin de s’étendre sur son abyssale médiocrité ? Est-il nécessaire de s’interroger sur les ressorts d’une mécanique qui a accouché d’un tel casting ? Doit-on se perdre en conjectures sur un deuxième tour qui opposera Marine Le Pen à « on ne sait pas qui », ce dernier étant – cette fois-ci encore – assuré de prendre place à l’Elysée avant les vacances d’été ?

Par Alexandre Ollivier.

Tout est navrant dans la situation actuelle : d’un côté, l’instituteur communiste fin de siècle – XIXème siècle… – et l’administrateur créatif de la pénurie socialiste, incapables de s’entendre et d’assurer ainsi à la gauche de conviction (autrement dit la gauche dangereuse, vindicative, hargneuse…) une présence au second tour ; de l’autre, un sous-hobereau de province qui avait assis son leadership sur une intégrité d’obscur clerc de notaire et qui, en pleine affaire Pénélope, ne trouve rien à redire quand un des grands mamamouchis de la Françafrique, un porteur assumé de valises de devises, un dandy des backrooms de la politique de papa, lui offre deux costumes à 6000 boules pièce ; au milieu, l’idole des étudiants en école de commerce, celui qui en dodelinant de la tête nous ripoline la « famille Adams » de tout ce que la politique française a produit de mièvres, d’opportunistes invertébrés, de « has-been », de professeurs « Nimbus » et d’experts en diagnostics aussi définitifs que foireux, aux couleurs d’une « nouveauté » et d’un renouvellement aussi insaisissables qu’illusoires…

L’élection étant une affaire de dynamique et non d’arithmétique, et une fois rappelé que les sondages sont une centrifugeuse à conneries, il semble malgré tout assez probable que le deuxième tour opposera le soir du 7 mai, l’idole de Davos à la fille du menhir de la Trinité. Et qu’ainsi il va falloir se trouver autre chose à faire à partir de 20h02 pour s’éviter la litanie des propos lénifiants des professeurs en démocratie qui vont se succéder sur les plateaux, ces acteurs de seconde zone qui illustrent poussivement le dernier chapitre en date de la Résistance française, laquelle – chacun le sait désormais – s’exerce principalement chez Laurent Ruquier. On a les Jean Moulin qu’on peut…

Il y a pourtant un enjeu dans cette élection, comme l’a involontairement souligné l’arbitraire casting de TF1 lundi dernier : en effet, on pouvait voir débattre 5 candidats et 4 lignes politiques (Mélenchon ayant vocation à absorber le PS « hamonisé » ou inversement), qui sont incompatibles entre elles dans le cadre des alliances imposées d’habitude par le mode de scrutin des législatives. Dans ce décor inédit, Macron occupe la place centrale ; ce positionnement sortira renforcé d’une élection qui ne fait que peu d’espace au doute s’il se hisse au deuxième tour face à Marine Le Pen. Sur sa gauche, un bloc se constituera, autour de l’Enver Hoxja du boulevard Magenta et des décombres du Parti Socialiste. Mais sur sa droite ?

Le voilà, l’enjeu de ces élections : après l’agonie des « Républicains », fadement incarnée par un candidat « jusque-boutiste » trahi de toutes parts, lesté d’alliances avec des forces qui n’existent pas (que celui qui a rencontré un électeur de l’UDI me jette la première pierre…), et perclus de réflexes d’ancien régime que plus personne ne tolère, que restera-t-il de la droite dite « de gouvernement » après ces élections ? Demeurera-t-il un espace pour elle entre la majorité présidentielle – qui ne va cesser de s’étendre, y compris dans ses rangs, d’ici au second tour – et un Front National qui va lui aussi accueillir les brebis sans berger pour démultiplier le nombre de ses députés à l’élection d’après ?

Dans l’hypothèse d’un second tour Macron/Le Pen, l’intérêt de cette élection résidera donc dans le score de la Présidente du Front National : si la marge est trop grande, et le plafond de verre trop épais et résistant, il se reconstituera sur la carte électorale, entre la « Macronésie présidentielle » et le difficile Rassemblement Bleu Marine, un parti de droite épuré de ses maillons faibles, une espèce de Parti Républicain des années 80 (un comble quand on veut bien voir que Macron réussit en terme de positionnement politique ce dont l’inconsistant Léotard avait rêvé d’être l’icône, une sorte de Kennedy hexagonal…) drivé par les sarkozystes, ces microbes résistants de la droite française. Certes, le libéralisme ne sera plus leur apanage, avec un Président de la République qui aura fait la passerelle (l’échelle de corde devrait-on dire) entre Robert Hue et Alain Madelin, sans que l’on sache lequel des deux est le plus incongru dans cette aventure politique transgenre… Certes, ce et ceux qui auraient pu encore rappeler un soupçon de Gaullisme, auront déjà rejoint la barque frontiste – par le biais, ou pas, de Nicolas Dupont Aignan, qui repousse jusqu’à l’ultime limite l’obligation de regarder en face la réalité de son électorat – avant que la tentation du bonapartisme ne s’empare de ce nouvel esquif dont les voiles se gonfleront du même vide air du temps que celui qui fait léviter celui que l’on croyait en marche.

Malgré tout, en cas d’écart énorme, ce parti devenu inutile se créera : il deviendra un syndic d’intérêt, une marque rassurante garantissant une droite réduite aux acquêts pour électeurs en jachère. Ceints de cette étiquette de traçabilité, ils iront tenter leur chance ou sauver leur siège, dans leur mini-présidentielle à eux, ces 577 législatives où leur personnalité propre (je veux dire «à eux») et leurs éventuels abattage et entregent leur éviteront, à l’inverse de leur poulain dans la course majeure, de se faire tailler un costard (voire plusieurs). Pourrait alors s’en suivre une cohabitation dont le « Président Tout-va-bien » s’accommoderait d’autant mieux qu’elle correspond à l’ADN de son mouvement ectoplasmique.

Toute autre chose adviendra si la patronne du Front atteint un sommet inédit et qu’elle dépasse allègrement les 40 % au second tour, car en pareil cas, le gendarme électoral étant le père de la sagesse – et accessoirement de l’instinct de survie du parlementaire qui ne sait rien faire d’autre – il y a fort à parier que des vagues entières d’élus de base de la droite rejoindront un Front National en mutation, pour former – sous les atours d’une espèce, non pas de Parti Républicain, mais de RPR des années 80/90 (celui-là même qu’Alain Juppé renie aujourd’hui) – la seule vraie force d’opposition à droite à la nouvelle majorité présidentielle qui, dans un dernier élan de gloutonnerie, avalera aussi tous les seconds couteaux biberonnés au chiraquisme pour qui toute torture venant d’un régime progressiste porte moins à conséquence qu’une contravention infligée sous un régime qualifié d’extrême-droite…

Il n’y a rien à attendre de cette élection, sauf cette recomposition-là, qui organisera la vie politique autour de trois offres clairement distinctes, celle qui consiste à ne vouloir réformer que les apparences et les visages de la politique française sans rien toucher à ses fondamentaux mortifères, et ses deux critiques radicales, l’une reposant comme toujours sur des utopies et des volontés de revanche, l’autre sur l’ardente obligation d’avoir le courage de regarder la réalité telle qu’elle est, et d’y apporter les douloureuses mais salvatrices réponses faute desquelles notre pays est voué à la déchéance, au chaos, et à la disparition, au son des fifres et des tambourins de l’insouciance qui résonnent si bien dans les cénacles ouatés fréquentés par nos élites inconséquentes…

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