Démocratie par effraction.

Le Brexit vient de faire passer un incroyable coup de vent dans les paresseuses coursives du paquebot « Europe » : son résultat sanctionne en tout cas la faillite totale de tout un tas d’experts – politiques, médiatiques, sondagiers, artistiques – pour qui le parcours de ce monstre froid ne devait jamais être entravé par qui que ce soit ni quoi que ce soit. Il va entraîner des changements palpables, sans qu’il soit possible à cette heure ni de les définir exactement ni d’en deviner en détail les conséquences. Mais il est probable que la réalité s’éloignera des prédictions cataclysmiques d’europhiles au bord de l’apoplexie comme des rodomontades de ceux qui sous-estiment l’interdépendance tissée entre le Continent et Albion depuis 43 ans.

Plusieurs constats factuels – réjouissants et inquiétants – peuvent pourtant être effectués dès à présent.brexit

Les élites en capilotade 

Au premier rang des satisfactions, il y a l’énorme claque administrée non seulement aux eurocrates de tous rangs, mais également au troupeau parasite de ces rémoras des institutions européennes – les haineux commentateurs certifiés qui promènent cette fois à visage découvert sur les plateaux de télévision leur totalitarisme mâtiné de  mépris, les pontifiants animateurs de think-tank dont le réservoir est vide d’idées mais plein de poncifs éculés – et qui marque pour la première fois un coup d’arrêt de cette roue à cran dogmatique que représente la construction politique de l’Union européenne. Pour les eurocollabos, nul doute qu’il existe un sens de l’Histoire, un camp du progrès et un autre de la réaction, et que chaque victoire du second sur le premier constitue une perte de temps regrettable dans la marche vers des lendemains qui chantent. Pour ceux qui ont vingt ans et ceux qui ont oublié les leurs, osera-t-on rappeler qu’avant Bruxelles et ses institutions seul le communisme flamboyant assumait une telle vision de l’histoire ?

Mais au-delà de cet épiphénomène, un autre élément devrait réjouir tous les démocrates sincères : l’exceptionnel taux de participation au referendum britannique. Il tient à une réalité assez simple : bien que le Royaume-Uni ait préservé l’essentiel de ses intérêts en restant en dehors de l’euro et de l’espace Schengen, les citoyens de sa Très Gracieuse Majesté ont eu le sentiment, comme tous leurs homologues continentaux, que leurs élections nationales ne servaient plus qu’à désigner des intermédiaires qui devaient, sur tout et sur rien, transférer leur pouvoir aux technocrates de Bruxelles. Même si la réalité est parfois moins nette, ce sentiment n’en était pas moins fort, et c’est avec la conviction que pour la première fois depuis des décennies leur vote pouvait réellement changer quelque chose que bon nombre de britanniques sont retournés aux urnes.

Ce qui devrait en revanche inquiéter tout un chacun, c’est que la question européenne n’est qu’un des souffles de la bouffée irrépressible qui s’est exprimée au travers de ce referendum : c’est l’ensemble des élites que les peuples vomissent partout où ils en ont l’occasion (de Sunderland aux faubourgs de Vienne en passant par les plaines de l’Oklahoma), l’ensemble des « gens éduqués » (comme dirait l’ignobluscule Alain Minc) qu’ils abhorrent, la masse indifférenciée de ces happy-few mondialisés qui pour leur profit personnel ont appauvri et défiguré leur environnement qu’ils rêvent de voir à terre.

Reste égoïstement, pour nous français, un grand avantage à voir un grand pays comme la Grande-Bretagne faire le premier ce décisif pas de retrait : la façon dont les choses vont se passer dans les dix-huit mois qui viennent sera très éclairante sur l’intérêt que Paris aurait à se lancer dans une consultation du même type. Si le Royaume-Uni se stabilise rapidement dans une situation analogue à celle de la Suisse ou de la Norvège tout en recouvrant une pleine souveraineté à laquelle tout peuple libre a le droit d’aspirer, il y a fort à parier que le 23 juin ne sera pas une « dernière » mais un précédent. Si en revanche la Grande-Bretagne endure une longue période d’instabilité politique, économique et financière, le Brexit douchera les ardeurs des plus chauds partisans d’une sortie de l’Union pour leur propre pays, même si ce résultat procède de représailles et de chantages infâmes des institutions et autres gouvernements européens. La politique ne doit pas s’embarrasser de sentiments (contrairement aux tirades ampoulées du si peu Président Juncker) mais appréhender les faits  – autrement dit les rapports de force – tels qu’ils sont.

L’Empire contre-attaque ?

Le Brexit n’est pourtant pas porteur que de bonnes nouvelles. Car, d’une certaine manière, les Britanniques nous laissent désormais seuls dans l’Union, et Dieu sait combien de fois ils ont sauvé l’essentiel au sein de cette grosse méduse molle, certes pour eux d’abord, mais ce faisant, en contribuant aussi par ricochet à la sauvegarde des intérêts vitaux de notre propre pays dont les dirigeants partagent au-delà des alternances une aptitude inégalée au sabordage, à l’autoflagellation et à l’automutilation politique. Dans le jeu tordu des institutions européennes, c’est bien parce que les britanniques veillaient jalousement sur leur souveraineté qu’il reste encore un peu quelque chose de la nôtre. Leur départ ouvre paradoxalement la voie à une contre-offensive du fédéralisme le plus hystérique, à la constitution d’une « Grosse Koalition » majoritaire qui mette la marche en avant intégrationniste à l’abri de ce genre de coup de grisou, à l’arrachage violent des derniers arpents d’indépendance nationale qui pourrait obérer la laborieuse progression du tracteur bruxellois.

L’autre risque, c’est bien sûr de voir l’avènement d’une Europe des Régions anéantissant l’échelon intermédiaire de l’Etat-Nation, pourtant seul cadre légitime de l’expression démocratique. Le Brexit porte en lui le second referendum sur l’indépendance écossaise. Et même si les écossais accomplissaient en cela une erreur gravissime – car la tutelle que l’Union européenne fera peser sur eux sera à terme bien plus lourde que celle de l’Angleterre – leur compréhensible désir de solder les comptes d’une histoire politique et culturelle trop longtemps marquée par les humiliations infligées par le gouvernement de Sa Majesté les portera probablement à choisir l’arrimage à Bruxelles plutôt que le grand large avec Londres. Si les anglais ne se montrent pas intraitables ou persuasifs, ils connaîtront les affres de l’arroseur-arrosé, luttant contre les forces centrifuges menaçant l’intégrité territoriale du Royaume, et envoyant un signal délétère en direction de tous les indépendantismes en devenir : comment demain refuser alors à la Flandre, après-demain à la Catalogne, le jour d’après à la Padanie, de se prononcer sur leur propre souveraineté ?

Outre que ce phénomène risque de ne pas être exactement un long fleuve tranquille (les rapports entre République d’Irlande et Ulster risquent de se tendre à nouveau, sans parler des réactions du pouvoir à Madrid en cas de velléité sécessionniste catalane), il représente le rêve absolu des technocrates bruxellois : gérer des entités qui ne puissent pas, par leur poids politique, entraver – ou ne serait-ce que freiner – le processus et les décisions politiques d’un échelon supra-national européen rapidement fédéral dont le seul astre resterait Berlin.

« L’UE, continuation de l’Allemagne par d’autres moyens »

Car, last but not least, un double effet mécanique et politique va livrer aux mains des allemands encore plus de pouvoir qu’ils n’en ont. Face à une Allemagne qui, pas moins que les autres, essaye d’étendre son pouvoir et son influence, après le départ de la retorse Albion, ce n’est pas la France qui pourra servir de contrepoint, voire de contrepoids, malgré la rengaine entêtante sur le couple franco-allemand.

Sur le plan mécanique, il faut se pencher sur les organigrammes des institutions européennes pour constater que les anglais, à l’instar des allemands, avaient mis en œuvre une véritable politique d’influence, par la détention de hauts postes dans l’Administration comme autant de sentinelles avisées sur des secteurs clés pour leurs intérêts nationaux. Sans atteindre le niveau de la colonisation allemande du « Parle-Allemand Européen » – Président, Secrétaire-Général, Secrétaire-Général Adjoint, et Président du plus grand groupe parlementaire sont tous allemands ; doit-on continuer la démonstration ? – l’Angleterre était en capacité de peser dans les décisions d’un poids inversement proportionnel à sa foi européiste.

Leur départ acté, certains esprits faibles pensent voir une occasion pour la France d’occuper l’espace laissé vacant par le Royaume-Uni. Il faudrait y être préparé. Il faudrait en avoir la volonté politique et le savoir-faire. Toutes choses qui font cruellement défaut à la France, ce pays dont les hauts fonctionnaires – j’en fais le pari ici aujourd’hui – continueront même après le départ des britanniques à s’exprimer en anglais dans les cénacles, enceintes et institutions européennes. L’Allemagne, avec un frein en moins, va continuer son annexion de l’Europe, sans plus rencontrer de résistance, sans même avoir à produire d’efforts : c’est si vrai que, pour l’indispensable exercice de debriefing que le Brexit imposait,  François Hollande, Mateo Renzi et Angela Merkel viennent de se rencontrer chez cette dernière. Avis à tous ceux qui pensaient que la capitale européenne se trouvait à Bruxelles : tous les chemins de Canossa mènent à Berlin…

L’Europe ou la démocratie

À l’heure de ce premier bilan, bornons nous donc à deux ou trois enseignements réjouissants : rendons d’abord grâce au Brexit d’avoir mis la « gaugôche » dans une situation schizophrénique qui l’oblige à choisir entre l’Europe et la Démocratie. Après des décennies où elle nous aura bassinés – jusqu’à en contaminer la droite complaisante – avec les notions de démocratie et de valeurs républicaines, face à l’outrage adressé par les urnes, la voici parlant de « petits blancs » (Axelle Lemaire), de droit de vote qu’il faudrait retirer aux anciens (la rédaction du Monde), de punition à infliger à ces mal-votants pour limiter l’épidémie (l’inénarrable Jean Quatremer), de progrès inaltérables par les résultats d’un vote (Jacques Attali) et bien sûr, du triomphe du fascisme et de la xénophobie (vous aurez tous reconnus BHL). Dans aucun de ces esprits sectaires, il n’était jusque-là apparu que la démocratie puisse se prononcer contre l’approfondissement de l’Union européenne. L’eût-elle fait que l’on s’y prendrait pour faire revoter les imbéciles en les éclairant davantage (le 2ème referendum irlandais), ou en faisant avaler la pilule aux impétrants en posant la question à des plus bêtes qu’eux (le Congrès de Versailles). Mais le referendum organisé dans la plus vieille démocratie d’Europe met fin à ce genre de plaisanterie. Et voici la camarilla des élites eurobéates dans l’obligation de trahir l’une ou l’autre des « religions » qui constituaient leur fonds de commerce électoral.

Ajoutons ensuite que si tout le monde acte son départ de l’Union européenne, personne ne considère que le Royaume-Uni soit autre chose qu’un pays européen. La période d’incertitude – elle revient d’ailleurs à grands pas – qui avait accompagné la énième négociation de la dette grecque avait donné lieu à des interrogations sur la nature véritablement européenne du pays de Pythagore et d’Aristote. Un comble ! Cette fois-ci, l’affaire est pliée, et même à un cancre, on ne fera plus croire que l’Union européenne est l’Europe. L’Europe est le produit de l’histoire et de la géographie. À ce titre, elle est immuable ; même défigurée. L’Union européenne n’est qu’une construction politique dévoyée qu’il est possible aux peuples d’arrêter, voire de démonter. La preuve. On ne prendra plus les vessies bruxelloises pour des lanternes, celles des solstices d’été et des processions pascales qui se sont relayées pour illuminer les nuits de ce continent inégalable.

Rendons enfin un hommage appuyé au grand peuple anglais qui, à la sécurité confortable d’une certaine médiocrité au prix d’une indépendance altérée, a préféré l’appel du grand large, confiant dans son rayonnement planétaire tissé au fil des siècles sur tous les continents, et dans l’intacte capacité de rebond de ses sources vives. Espérons que se présentera rapidement au peuple français l’occasion de démontrer la même chose.

Alexandre OLLIVIER

About The Author

Related posts