Scorcese et Di Caprio : Homo homini lupus est

Homo homini lupus est ou, autrement dit « l’homme est un loup pour l’homme ». Expression souvent utilisée, notamment par Hobbes dans le Léviathan, pour qui “Tout ce qui résulte d’un temps de guerre, où tout homme est l’ennemi de tout homme, résulte aussi d’un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle que leur propre force et leur propre capacité d’invention leur donneront. » Voilà bien une expression qui s’appliquerait au dernier opus de Martin Scorsese, fruit d’une nouvelle et fructueuse collaboration avec l’acteur Leonardo di Caprio,la cinquième à ce jour (et certainement pas la dernière).
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Di Caprio devient Jordan Belfort

Di Caprio a acheté les droits du roman homonyme de Jordan Belfort, avec le désir de le produire et de travailler sous la houlette de Scorsese. Dans cet ouvrage publié en France en 2009, Jordan Belfort raconte sa propre vie de Trader à Wall Street. Le titre du livre fait référence au surnom que lui ont donné ses collègues, surnom évoquant le titre d’un film muet de 1929, réalisé par Rowland V. Lee « The wolf of Wall Street », film évoquant la célèbre crise boursière de 1929, film malheureusement difficile à voir, mais qui en raison de la sortie du film de Scorsese devrait connaître un regain d’intérêt.
Le film, comme le livre, est centré sur les moments de la vie Jordan Belfort liés à Wall Street, depuis son entrée, jeune, à 24 ans, jusqu’à sa chute en passant par sa gloire et cela en quelques années, le temps de créer son entreprise de courtage «Stratton Oakmont » passant des portefeuilles d’action modestes à l’introduction en bourse de titres, franchissant progressivement les frontières entre la légalité et l’illégalité, mais en détenant une fortune colossale, lui mais également ses proches collaborateurs avec qui il a créé ex nihilo leur société. A cette accumulation accélérée de capital est associée un mode de vie reposant sur les excès dans tous les domaines : sexe, drogue, alcool,…
Un tel sujet ne pouvait pas déplaire à Martin Scorsese. De ce sujet, il en fait une fresque sur la société américaine de la fin du Xxème siècle, société reposant sur une financiarisation croissante des activités commerciales et humaines. Ce film est dans la lignée des Affranchis (Goodfellas,1990) ou de Casino (1995). Alors que ces films décrivaient le monde de la pègre, la mafia, la monde du jeu. Ici pas de mafia. On ne sort pas du monde de la finance, de la bourse, de la spéculation et des plaisirs que ces gains permettent d’obtenir. Dès le premier plan du film, on est happé par Jordan Belfort/Di Caprio qui s’adresse directement à nous spectateur, en se présentant, en nous interpellant, et cela à plusieurs reprises le procédé sera utilisé dans le film. Tantôt en voix off, tantôt face caméra. Scorsese nous plonge dans ce monde de tous les excès, et cela sans tarder, très vite, Belfort sera initié, perda très vite son innocence et sa virginité, grâce aux conseils avisés de maîtres plus âgés, qui lui prodigueront les règles à respecter ou à ne pas respecter pour s’enrichir. La perte de sa virginité se fera dans un restaurant, situé dans une tour, dominant la ville, en plein lumière, faisant éclater davantage encore la blancheur des nappes et des serviettes, qui très vite seront perdront leur aspect immaculé, à l’instar de Belfort. La séquence est servie par un fascinant
Matthew McConaughey face au novice DiCaprio/Belfort, notamment en fin de séquence lorsqu’il se frappera les poumons avec les poings et en psalmodiant des incantations, incantation que reprendra bien plus tard dans le film Belfort, à l’apogée de son ascension.

De Di Caprio à Scorcese

Une fois ferré, le spectateur est pris par la mise en scène échevelée de Scorsese, les séquences s’enchaînent sans fléchir durant ses trois films. Rien ne nous sera épargné des bassesses, malversations, traîtrises, humiliations de ce monde, quasiment sans règles et sans foi. Très vite, Belfort outrepassera les frontières de la légalité, ne sachant même plus comment placer les sommes d’argent qu’il accumule, l’obligeant à ouvrir un compte en Suisse et à déposer des sommes colossales en liquide ! On a l’impression que rien ne peut arrêter cette accumulation tant financière que d’excès, ni la morale, ,ni la loi, ni la police ne semblent pouvoir l’arrêter. Belfort est bien évidemment surveillé par le FBI, qui semble longtemps impuissant face aux exactions commises par Belfort. Et même s’il connaît la chute, la police finit par mettre fin à ses activités, mais des arrangements sont bien évidemment trouvés par lui éviter des sanctions trop contraignantes.

DiCaprio / Belfort

Le titre, surnom de Belfort, permet à Scorsese d’utiliser de multiples allusions au monde animal tout au long de son film : il est question de poulets, de poisson (voir la manière dont l’aquarium est filmé dans le bureau du banquier suisse), lions, tigres, baleine (allusion au capitaine Achab et à Moby Dick de Melville), serpents, etc… lui permettant ainsi de mettre en évidence la bestialité du comportement de Belfort et de ses proches. L’argent, la finance leur font perdre ce qu’ils avaient encore d’humain en début de film. Rien de nouveau à cela. Déjà les romains se comportaient ainsi, que l’on songe à Néron ou Caligula. Belfort tient un peu de ses empereurs dans sa manière de vivre : les fêtes orgiaques, avec prostituées et poudre organisées par Belfort and Co sont les égales des bacchanales romaines.

Certes le film évoque les dernières décennies du vingtième siècle, mais quelles différences existent entre Belfort et Madoff, ou d’autres voyous de la finance actuels ? Et contrairement au monde des « Affranchis » ou de « Casino », des règles existaient, la mafia avait un code d’honneur. Ici, tout cela vole en éclat. On accumule pour accumuler, posséder toujours plus d’argent, plus de voitures, de montres, d’hélicoptères, toujours plus de biens, plus de marchandises.
Et ce film ne serait pas ce qu’il est, sans l’éblouissante performance de DiCaprio qui un Belfort exceptionnel, peu d’acteurs sont capables de telles performances, car il y a plusieurs séquences prodigieuses dans le film, qui reposent sur son jeu d’acteur, il faut le voir retourner une salle, il faut le voir s’adresser à ses employés, notamment dans la séquence où il doit annoncer son départ. Et ce film arrive après « Gatsby, le magnifique », dans lequel il était déjà prodigieux. Si avec ces deux prestations, il n’obtient rien à la prochaine cérémonie des Oscar, plus rien ne va dans ce bas monde.

The Wolf of Wall Street. (Le loup de Wall Street)
USA. 2013. Couleurs. 3H00.
Production : Leonardo Di Caprio
Réalisation : Martin Scorsese
Interprétation : Leonardo Di Caprio, Matthew McConaughey, Margot Robbie, Jonah Hill, Kyle Chandler, Rob Reiner, Jon Favreau, Jean Dujardin, etc…

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