Roman Polanski : « Et le tout Puissant le frappa… et le livra aux mains d'une femme »

En mai 2012, Roman Polanski était à Cannes pour deux raisons : la projection en avant première d’une version remastérisée de Tess, projeté le 21 mai et 5 jours auparavant, pour assister à une projection du documentaire de Laurent Bouzereau, « Roman Polanski : a film memoir ». Et l’on peut en rajouter une troisième : la projection d’un film publicitaire pour la marque Prada, avec Ben Kighsley et Helena Bonham Carter « A therapy ». Dans ce petit film, il est question d’un psychanalyste obsédé par le manteau de fourrure de sa patiente. Etrange lorsque l’on connaît le sujet de son dernier film « La Vénus à la fourrure », d’autant que l’annonce de la mise en chantier de sa production était annoncée également à Cannes.

roman-polanskiRoman Polanski à Cannes

Et un an plus tard, Roman Polanski revenait à Cannes pour présenter ce film en compétition officielle, qui n’eut pas l’air de plaire aux membres du jury, ni pour la mise en scène de Polanski, ni pour le jeu de la comédienne principale, ni celui du comédien principal. Leurs décisions nous laissent quelquefois pantois.
Six mois après, le film sort en salle. Et contrairement aux habitudes prises par le cinéaste depuis quelques années, il accepte (et multiplie) les interviews dans la presse écrite, mais également radio-télévisée. Et il se livre facilement. Le film y est peut être pour quelque chose. Il semble y avoir pris un réel plaisir au tournage (à la lecture de ces entretiens), tournage qui s’est déroulé dans des circonstances on ne peut plus favorables (pas de difficultés sur le tournage, pas de rapport difficiles avec les comédiens, pas de contraintes externes). Et cette euphorie est présente dans le film, comme s’il avait pris un plaisir jubilatoire à tourner ce huis clos. Ce n’est pas le premier de sa carrière. Plusieurs ont jalonné sa filmographie. Dès le premier en 1961 : « Nóż w wodzie » (le couteau dans l’eau) repose sur cette forme : trois personnages enfermés sur un bateau. Et ce défi ne venait pas de lui, mais on le lui proposait : l’adaptation d’une pièce de théâtre, adaptation elle-même du roman éponyme de Sacher Masoch. Il s’attaque lui-même à l’adaptation cinématographique, en collaboration avec l’auteur de la pièce, David Ives. Il y est question d’un metteur de théâtre, plutôt intello, qui envisage de monter « La Vénus à la fourrure ». Dans ce but, il fait passer des auditions pour le rôle féminin, le rôle de Vanda. Nous sommes en fin de journée, il a terminé les auditions, exaspéré par les candidates reçues, lorsque surgit une jeune femme, plutôt vulgaire, très en retard mais très motivé pour décrocher le rôle. Devant l’insistance de la jeune femme, il finit par accepter de l’auditionner, pensant en finir rapidement et ne s’attendant pas à ce qu’il allait lui arriver au cours de cette nuit.

Les films de Roman Polanski

Le film ne comporte que deux personnages : un metteur en scène et une comédienne. Un seul lieu : la scène de théâtre. Et tout cela pendant une nuit. On croit tenir là les règles de base du théâtre : unité de temps, de lieu et d’action. Et on pourrait croire être devant la captation d’une pièce de théâtre. Mais avec Polanski, on peut s’attendre à tout. Déjà son film précédent était l’adaptation d’une pièce de Yasmina Reza, « Carnage » dans lequel figuraient un quatuor de personnages dans un appartement. Ici, l’espace se rétrécit encore, ainsi que le nombre de personnage. Et d’emblée, nous sommes au cinéma : un travelling avant à travers une allée bordée d’arbres nous amène durant le générique du film jusque l’entrée d’une salle de théâtre, dans lequel se devait se jouer une adaptation de « La chevauchée fantastique » en comédie musicale. Et subsiste sur la scène quelques éléments du décor de cette pièce : une évocation en carton pâte de Monument Valley, des cactus, … , cactus qui serviront plus tard dans le film à d’autres usages…

Roman Polanski : du théâtre au cinéma

Et au moment où la porte du théâtre s’ouvre, le film commence. Et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que l’on s’aperçoit que quelqu’un avait ouvert cette porte, quelqu’un regardait le metteur en scène au téléphone évoquant sa journée catastrophique à la recherche de sa Vanda. Lorsque l’on voit le metteur en scène se retournait vers la porte, on aperçoit campée devant la porte une jeune femme, cheveux blonds mouillés, jupe cuir noir très courte, collier de chien autour du cou … A partir de ce moment-là va commencer le duel entre le deux personnages : la jeune femme prête à tout pour obtenir le rôle, le metteur en scène prêt à tout pour en finir au plus vite avec la répétition.
Non seulement, nous allons assister à un duel entre les deux personnages, interprétés par deux comédiens en phase avec les intentions du réalisateur du film, deux grands comédiens, Mathieu Amalric dans le rôle du metteur en scène et Emmanuelle Seigner dans le celui de la jeune femme. Tous les deux vont faire preuve d’une stupéfiante subtilité de jeu : pour Mathieu Amalric, nous connaissions déjà son grand talent. Quant à Emmanuelle Seigner, elle n’a jamais atteint une telle qualité de jeu, passant de la comédie à la roublardise, de la naïveté à la domination, de la stupidité à l’ingéniosité. Et ce qui est frappant avec Mathieu Amalric, c’est la ressemblance avec Roman Polanski, adoptant une coiffure proche du cinéaste, portant des vêtements que portent également le réalisateur, soit dans la vie, soit dans d’autres films (exemple : la veste de couleur verte qu’il porte à un moment est celle du « Bal des vampires »,..).
Si Amalric peut être un double de Polanski, le film évoque plusieurs films précédents de l’auteur : « Le bal des vampires », « Le locataire », « Le couteau dans l’eau », « Répulsion » ou encore « La jeune fille et la mort », tant par sa mise en scène que par les thématiques abordées (la folie, la mort, l’érotisme, la manipulation ,etc…). Tout concourt à faire de ce film un de ses meilleurs : soin apporté à la mise en scène, à la photographie (elle travaille une nouvelle fois avec son chef opérateur favori : Pawel Edelman), les décors, la musique (nouvelle collaboration avec Alexandre Desplat, la troisième),…
Le film se referme comme il avait commencé : la porte du théâtre se referme, nous refaisons le chemin entre les arbres. Mais entre-temps, la confrontation a eu lieu entre les deux personnages, entre le metteur et la comédienne, entre l’homme et la femme. Mais qui en sort vainqueur, pour cela il faut voir film jusqu’au tout dernier plan. Déjà Polanski prépare son prochain film, une adaptation de l’affaire Dreyfus, non en « traitant l’affaire comme un drame costumé mais plutôt une histoire d’espionnage. On peut ainsi montrer la résonance du sujet par rapport à ce qui se déroule dans le monde aujourd’hui.», a-t-il déclaré le 24 octobre dernier. Mais, là il n’y a peu de chance que le film soit sur les écrans en octobre prochain. Encore qu’avec Polanski, tout est possible.

La Vénus à la fourrure

France/Pologne. 2013. Couleurs. 95mn
Un film de Roman Polanski
Scénario : Roman Polanski et David Ives d’après la pièce de Davis Ives « Venus in Fur »
Image : Pawel Edelman
Musique : Alexandre Desplat
Interprétation : Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric
En compétition officielle au festival de Cannes 2013.

About The Author

Related posts

Leave a Reply