Cinéma – Grand central : au coeur des ténèbres.

L’an dernier est sorti un film de Michale Boganin qui traitait de la question des centrales nucléaires : La terre outragée. Mais il s’agissait d’une réalité lointaine, puisqu’il était question de la catastrophe qui s’était produite dans la centrale de Tchernobyl en Ukraine et des conséquences sur les terres et les hommes vivant à proximité de cette centrale.

grand central

grand central

Grand central : Au coeur des ténèbres.

Cette année, une autre femme, Rebecca Zlotowski, nous propose également un film dans lequel il est question aussi de centrale nucléaire, sujet peu porté à l’écran dans le cadre des films de fiction, notamment en France alors que le nucléaire tient en une part très importante au niveau des sources d’énérgies. Mais le point de vue de Rebecca Zlotowski est différent de celui de Michale Boganin. D’une part, parce qu’il est question de la sous-traitance et d’autre part, il y a une histoire d’amour très forte, très passionnelle.

Grand central

Grand Central est le second de Rebecca Zlotowski. Elle nous avait déjà passionné avec son premier film Belle épine réalisé en 2010, avec déjà pour comédienne principale Léa Seydoux. Depuis cette dernière a fait un certain chemin puisqu’elle est apparue au générique d’une dizaine de films, signés par de très cinéastes pour certains d’entre eux : Woody Allen, Benoît Jacquot ou Raoul Ruiz, sans oublier le dernier Mission impossible, réalisé par Brad Bird. Et vont suivre la palme d’or du dernier festival de Cannes La vie d’adèle, film qui a été tourné antérieurement à Grand Central (les deux tournages se sont succédés sans interruption, le film de Kechiche a été terminé en août 2012, en septembre le tournage de Grand Central débutait) et ensuite un film de Wes Anderson, une nouvelle version de La belle et la bête réalisé par Christophe Gans, dans lequel elle tient bien évidemment le rôle de la belle. C’est dire le chemin parcouru depuis Belle épine en trois ans. Et de surcroît, c’est une carrière internationale qui semble se dessiner.
Dans Grand Central, elle partage l’affiche avec Tahar Rahim (Gary). Gary est abonné aux petits boulots. Le dernier est celui qu’on lui confie, après une embauche rapide et superficielle, dans une centrale nucléaire, plus précisément dans une société spécialisée dans la sous-traitance nucléaire. Gary va côtoyer un groupe de personnes déjà habituées à ce type de travail. Et dans ce groupe, il y a quelques femmes également, dont une certaine Karole, la femme de Toni. Si je précise le prénom des différents personnages, c’est que leur choix n’est pas anodin. Pour la réalisatrice, ils évoquent certains personnages qui font partie d’une certaine mythologie du cinéma français, Gary porte le même nom que le héros de Casque d’or : Manda. Toni est une référence au Toni de Jean Renoir, film qui traite des immigrés italiens travaillant dans l’agriculture ou dans d’autres secteurs en Provence et leurs relations pas toujours faciles avec les français. Rebecca Zlotowski, qui est passé par la Femis, est une grande cinéphile et connait bien l’histoire du cinéma. Et son film est influencé par quelques grands films qui ont marqué le cinéma, français bien sûr, américain également, et d’autres cinématographies. Pour composer le personnage de Karole, Rebecca Zlotowski s’est inspiré de Lana Turner, dont un des films majeurs fut Le facteur sonne toujours deux fois et qui fut une des blondes les plus sensuelles du cinéma américain. Et c’est un peu cette sensualité que l’on retrouve dans le personnage composée par Léa Seydoux, il faut la voir marcher vêtu simplement d’un short (très court) en jean et d’un tee shirt blanc. Autre film qui a été une source d’inspiration : Clash by night (Le démon s’éveille la nuit, 1952) de Fritz Lang, dans lequel, tout comme Karole, le personnage jouée par Marilyn Monroe est partagée entre deux hommes. Au point d’avoir fait rejouer par Léa Seydoux une séquence du film de Lang, dans laquelle Marilyn sortait de l’eau et était secouée par les pieds par son amant. Malheureusement, cette séquence a été retiré du montage final ; espérons qu’elle trouvera une place dans les bonus du dvd de ce film.
On pourrait croire que son n’est qu’un hommage masqué à certains cinéastes qu’elle admire. Bien sûr, il y a tout cela dans le film. Mais Rebecca Zlotowski ne cherche pas à recopier mais elle insère ces références au sein de son propre cinéma. Elle en fait sien et compose un film, qui est le film de Rebecca Zlotowski. Film qui ne s’inscrit pas un genre particulier, ce n’est pas un film sur le monde du travail, ce n’est pas un film d’amour, c’est tout cela à la fois ; elle cherche davantage à ré-enchanter une réalité sociale qui peut paraître un peu sombre. Les éléments interagissent les uns avec les autres. Les travailleurs de ce film vont jusqu’au coeur du réacteur de la centrale nucléaire, au risque de leur vie, ils mettent leur vie en danger à tout moment. Et l’on peut faire aisément le parallèle entre ce que vont ces travailleurs et les relations que vivent Karole, Gary et Toni.
Grand central a une particularité, qui n’est pas seule, d’autres cinéastes l’ont utilisé avant elle : sur les conseils de son chef opérateur, elle s’est servi de la pellicule pour les extérieurs et du numérique pour les intérieurs. Ce qui avait l’avantage, de prendre ce qui fait la spécificité de chaque mode de filmage : les deux mondes sont traités différemment, plus froid pour les intérieurs dans la centrale, plus chaud, plus lumineux pour les extérieurs, là où Karole et Gary se rencontrent. Rebecca Zlotowski a pu disposer d’une véritable centrale nucléaire pour tous les intérieurs : en France, toutes les centrales sont en état de fonctionnement (ou en révision) dont indisponibles pour un tournage de plusieurs semaines en vue de la réalisation d’un film. Mais il existe en Autriche, une centrale désaffectée, une centrale neuve, mais qui n’a jamais fonctionné puisqu’après référendum, le peuple a refusé la mise en route de cette dernière. Le démontage présentait un coût trop important, elle reste donc en l’état. L’existence de cette centrale évitait la construction de tous les intérieurs en studio, ce qui, étant donné le budget de ce film, présentait la meilleure des opportunités.
Autre élément majeur de ce film : la bande son dans son ensemble, et plus particulièrement la musique composée par Rob, qui avait déjà collaboré avec la réalisatrice pour son premier film. Il a composé des ambiances sonores différenciées : l’une pour la centrale, la seconde pour les extérieurs et la dernière pour le bar. Travail musical qui s’inspire de celui de Jonny Greenwood, compositeur des derniers films de Paul T. Anderson, The Master et There will be blood.
Grand central est, sans nul doute, un des films qui marquera l’année 2013, de par la force de la mise en scène de Rebecca Zlotowski (grand sens du montage, des ellipses) et de l’incandescence du jeu de Léa Seydoux et de Tahar Rahim.

Grand central
France. 2013. Couleurs. 94 mn
Un film de Rebecca Zlotowski
Interprétation : Tahar RAHIM, Léa SEYDOUX, Olivier GOURMET, Denis MENOCHET,
Johan LIBEREAU, Nozha KHOUADRA, Nahuel PEREZ BISCAYART, Camille LELLOUCHE,
Guillaume VERDIER, etc…
Sélection au Festival de Cannes 2013 (Un certain Regard) et au festival Paris Cinéma 2013.
Grand Prix du festival du film de Cabourg-Journées romantiques 2013.

About The Author

Related posts

2 Comments

  1. Pingback: Les promesses de l'aube : de la littérature au cinéma - CitizenKane CitizenKane

  2. Pingback: Cinéma : A nos amours - La vie d'Adèle - CitizenKane CitizenKane

Leave a Reply